NOVEMBRE 2022

Toutes les critiques du mois

Harka de Lofty Nathan – 3.5/5

L’équilibre entre poésie et horreur est casse-gueule, Lars von Trier en est l’incontesté maître, capable de filmer le meurtre et la fin du monde avec lyrisme et grâce. Lofty Nathan n’y ait pas encore, mais arrive déjà par le texte, l’utilisation de voix-off et d’une superbe bande-son à dégager une mélancolie aride dans une situation dramatique, celle d’une Tunisie précaire et aux aboies. Harka nous parle d’injuste, celle ancrée dans un Maghreb pour qui le Printemps arabe semble tristement anecdotique, ici Ali dans ses bas-fonds. C’est une question de vie ou de mort qui se joue (une dette à rembourser), il tente d’y répondre au départ dans une pseudo-légalité (la vente d’essence), puis dans l’illégalité (son trafic à la frontière), jusqu’à sa révolte face à l’impossibilité de gagner sa vie décemment : face à lui, un Etat corrompu, absent et sans réponse. Une poésie violente et réaliste, saisissante, car sans espoir. Le dé est pipé, inéluctabilité de classe révoltante et sans réponse étatique, le tout dans une immonde indifférence (avec sa scène finale en apogée).

Mascarade de N. Bedos – 0.5/5

Bedos n’est jamais aussi faible que lorsqu’il filme ce qu’il adule : le mensonge, la vanité, l’écueil vide d’un gigolo avide de thune. Il tente d’élever les femmes en malines, les hommes en crapuleux pour justifier un regard toujours oppresseur sur elle, elle qu’il filme comme des éperdues narcissiques, manipulatrices fourbes et vénales, d’un geste misogyne. Personne n’est dupe, et dans ce torrent de bêtises et de moqueries maladroites, on ne rit pas. Bedos qui avait partiellement réussi la comédie émouvante avec la Belle Époque se vautre dans ses profonds défauts pour afficher un visage malsain : on n’échappe jamais vraiment à sa nature, le vide égocentrique, et la vision rétrograde d’un Don Juan de pacotille. 

Seule la joie de H. Kull – 3/5

Il y a surtout des regards, d’amour et de désir, de tristesse et d’abandon, et enfin du bonheur, inaltérable malgré les errances et difficulté, car face à eux, un amour presque divin et le visage angélique de Maria, un coup de foudre dans une maison close berlinoise où les corps marchandés n’ont ni odeur ni attrait, ils représentent la superficialité de la chaire face à la profondeur du sentiment. Cette profondeur qui manque cruellement au film, trop creux, et manquant d’une direction d’actrices fortes, malgré une mise en scène intelligente et à hauteur. Fugace donc, comme un amour qui passe.

Les Amandiers de V. Bruni-Tedeschi – 4,5/5

Dans un film autobiographique, Bruni Tedeschi revient sur ces années d’élèves au théâtre des Amandiers de Nanterre, dirigé par le charismatique Patrice Chereau (joué par l’excellent Louis Garrel). Certains passent le concours, d’autres échouent. Puis se forment un groupuscule de théâtreux aux affres des excès, de l’amour et de la drogue, d’une hyper-sensibilité matérialisé par le désœuvrement et la perte de repères. Une fois dépassé cet entre-soi bourgeois et ego-centré qui inquiète d’isoler au départ, on se laisse emporter par la magnificence de Nadia Tereszkiewicz, qui tient le film jusqu’à ce que la mise en scène au départ hésitante et didactique s’ouvre enfin vers un regard plus universel et bouleversant sur les grandes thématiques de la fin des années 80 (le SIDA, l’héroïne et son trajet mortifère). Puis de la grâce jaillit à la force des scènes finales, le regard au sol de Louis Garrel, les pleurs de Stella qui accompagnent Tchekhov, et cette déchirure profonde qu’est la perte d’un être cher.

Armaggedon Time de J. Gray – 5/5

Gray répond à P.T. Anderson et son Licorice Pizza en livrant ses mémoires d’enfance, le Queens de New-York remplace les buttes de Los Angeles. De souvenirs, il en tire une profonde et interrogatrice trajectoire intérieure d’un gamin opprimé par son devoir de succès, violenté par une société Reaganienne qui ne laisse aucune autre voie du possible que celle du capital et de la finance trumpiste (le bougre est imagé littéralement dans le film). Il y a aussi cette capacité si intelligente à filmer sans gros sabot le racisme nauséabond d’une époque où l’antisémitisme s’apparente à une révolte de façade pendant que la ségrégation des noirs se voyait légitimée par la bourgeoisie blanche. Et de ces accumulations d’injustices nait chez Paul le devoir d’opposition : ne jamais se taire face à l’autoritarisme idiot, suivre le chemin du juste en sachant renier la bêtise adulte, savoir dire non, et toujours relevé la tête face à toute forme d’inégalité. Sublime.

Piggy de C. M. Pereda – 2,5/5

Une gamine obèse se fait harceler par les ados de son village, et contrairement à une Carrie se faisant justice elle-même, la vengeance prend ici la forme d’un personnage obscur, bête épaisse et aphone, bras armé inanimé de Sara (surnommé donc Piggy), et symbole métaphorique grossier d’un desir inavouable , celui de rétamer un à un ceux qui lui pourrissent la vie. Ca manque d’idées (si l’on compare au pas si mauvais Teddy, et à la pesanteur de La Nuée pour citer deux films indépendants au moyen similaire), la fin est convenue et se morfond dans une morale bien pâlotte qui manque de culot. Relativement anecdotique. 

Pacifiction de A. Serra – 5/5

La gueule cassée de Magimel dessine les traits du haut-commissaire De Roller, briscard touche-à-tout traficotant à Tahiti dans un décor d’allure paradisiaque, mais aux bas-fonds crasseux. Et en toute honnêteté, j’ai fini à mon tour la tronche par terre face à la beauté sidérante et vaporeuse d’une Polynésie française filmée comme un rêve nauséabond, la photographie magistrale envenime son colonialisme, les visages cachés derrière l’obscurité d’une piste de danse où marins de l’apocalypse (nucléaire), commissaire véreux et population autochtone naïve s’entremêlent, unifiés par la même folie destructrice, dans une ronde psalmodique, mono-accordé dans le silence de l’inéducable. Magimel au sommet du charisme, fou parmi les fous qui parvint à une lueur de singularité consciente (par ce sublime monologue en voiture), Serra en dictateur de l’image parfaite, beauté plastique irréelle et mise en scène perméable aux interprétations les plus ouvertes, paumé entre Lynch et Antonioni. Dans son dernier tiers, le film semble même échapper à Serra, comme un objet dysmorphique à la trajectoire imprévisible.

Jacky Caillou de L. Delangle – 4/5

Superbe fable rurale, par la poésie et sa musicalité, la délicatesse de son propos, et l’authenticité de son écriture et de sa mise en scène, l’histoire de Jacky Caillou est une formidable réussite. Le son est l’essence d’un film, il est ici érigé en élément central, du premier au dernier plan, à la fois salvateur et guérisseur, élément de connexion et à l’émancipation. De l’ésotérisme au conte lycanthrope, Delangle utilise les croyances et légendes, le magnétisme, son lien étroit à l’animalité (le loup) et la faune (l’arbre qui draine par sa sève) pour figurer la trajectoire d’un orphelin à la sensibilité extrême, qui trouve le chemin vers son émancipation par le don de sa voix plus que de ses mains, métaphore brillante de l’acte artistique au sens premier. 

La Maison de A. Bonnefont – 0,5/5

C’est mauvais, du début à la fin, rien ne va : interprétations calamiteuses, pauvreté d’image, aucune lecture réflexive sur le désir, le sexe et sa profonde interrogation dans une maison close berlinoise. Il n’y a rien, vide de cinéma et de sens, pire, cela offre une image presque bienséante de la marchandisation des corps, sans en tirer a contrario une lecture sur une position qui peut être entendue sur sa déconstruction. Cela se veut subversif et cette grosse « interdiction aux moins de 16 ans », alors que c’est d’un consensuel idiot terrible. A voir plutôt ce mois-ci le bien mieux « Seule la joie » sur une thématique similaire et bien plus pertinent.

Ariaferma de L. Di Costanzo – 3/5

La tâche était ardue, faire naître l’émotivité d’une prison glauque et délabrée dans un huit-clos audacieux où séjournent une poignée de détenus, et des gardiens austères, la mine systématiquement grave. Le pari est en parti réussi en se détournant des vieux clichés carcéraux pour inverser les rôles avec intelligence, le gardien finissant par partager sa table et sa propre nourriture avec ceux qu’il a pu mépriser, et que le respect au départ absent et inimaginable entre les deux parties se gagne par la confiance et la bienveillance humaniste. Trop long et restrictif, le film est exigeant, mais réussit l’essentiel, questionner sur la ligne poreuse entre celui devant et derrière les barreaux.

Juste une nuit de A. Asgari – 3,5/5

Le postulat est simple, Fereshteh doit faire garder sa fille de 3 mois « juste une nuit », le temps de recevoir ses parents, pas au courant de la naissance de son enfant « illégitime » au père absent. Très dardennien dans son approche minimaliste, lui donnant en conséquence une allure mineure, il n’en reste pas moins indispensable en ces heures sombres iraniennes, où la dictature en place ne laisse aucune voie libertaire aux femmes. Fereshteh va tomber successivement sur des profiteurs du régime (le médecin), des aides bienfaitrices (l’ambulancier), jusqu’à enfin trouver une solution. Et c’est là que le film nous emporte, par son plan fixe de plusieurs minutes sur cette jeune femme désœuvrée par l’abandon de sa chaire : tout ce qui devrait être anecdotique devient ici acte de bravoure. Avec, en geste final et ce regard caméra, la confrontation avec la vérité, un devoir pour elle, et pour toutes les femmes qu’elle représente sans le savoir. Le cinéma iranien est d’une richesse incommensurable (Panahi père et fils, Kiarostami, Abbasi, Roustaee), et Ali Asgari s’inscrit un peu plus dans la lignée des réalisateurs qui comptent et imposent une vision inaltérable d’un cinéma de survie. 

Saint Omer de A. Diop – 5/5

Une femme est accusée du meurtre de sa fille de 15 mois. Par son procès en salle d’audience, Diop montre si peu pour tant interroger sur les raisons d’un acte inintelligible. L’on découvre la trajectoire de Laurence Coly, jeune femme désœuvrée par le poids de la réussite exigée, son arrivée en France, seule et déracinée de son Dakar natal. Elle tombe sur un homme blanc, plus vieux, lâche et marié, qui n’assumera jamais l’enfant engendré par une relation cachée. En parallèle, une romancière qui a décidé d’en faire un livre, transposant sa future maternité en celle de Laurence : le poids de la filiation maternelle, la peur viscérale de la transmission, celles des traumatismes du passé (d’une mère absente). Par delà la maternité, Diop dépeint frontalement le racisme nauséabond, ordinaire, d’une femme noire qui s’exprime correctement (ce qui interpelle les suiveurs), dans un milieu à domination blanche et bourgeoise. La sorcellerie est avancée par l’accusé, mais c’est bien la détresse d’une mère elle même abandonnée qui est à l’origine de celui de son enfant. Brutalité d’une mise en scène frontale et minimale jusqu’à ces deux dernières séquences, l’une d’un regard caméra de l’avocate plaidant pour toutes les femmes, l’autre un « main à main » entre une mère et sa fille, conscient du cycle ininterrompu de la vie, acceptant le pardon pour tenter d’évincer les terribles erreurs du passé, inlassablement répétés. 

Annie Colère de B. Lenoir – 3,5/5

L’écriture vivifiante de mesure de Axelle Ropert et la caméra a juste distance de Lenoir engage une première heure magistralement menée, de la dureté physique de l’avortement aux larmes de sa libération. Il y a de la tendresse sans mièvrerie, de la politique sans grandiloquence, une révolution susurrée par le mot, mais fondateur par l’acte. La deuxième heure s’embourbe dans sa longueur, mais au-delà de la bienveillance humaniste touchante de Annie, on retient son ultime discours : bien que la loi Veil fut actée, évolution plus que révolution, la déshumanisation médicale en prospère, et cette victoire illusoire ne doit jamais cacher les combats futurs d’une guerre perpétuelle des femmes pour leur droit fondamental.

Close de L. Dhont – 2.5/5

Contrairement à « Girl », Dhont passe l’émotion avant son sujet complètement zappé (la sexualité adolescente) dans une noyade lacrymale, torrent maladroit à grosses ficelles (l’armature du hockey, la plâtre, les saisons de floraisons) allant même jusqu’à jouer du suspens et ce silence insoutenable dans le bus, et l’annonce qui fait basculer Close dans une quête grossière du bouleversant. Le duo adolescent brisé, se forme alors deux trajectoires disjointes : la culpabilité taciturne de Léo d’un côté, le deuil et la quête du pourquoi de l’excellente Emilie Dequenne de l’autre. Jusqu’à leur rapprochement si attendu et déjà lu en fin de film. Dhont est allé chercher son prix cannois en oubliant de questionner le fondement de ses interrogations, ici, sans réponse.

Le Lycéen de C. Honoré – 5/5

Dans un esthétisme caméscope au pastel très 80, Honoré filme le deuil de son père à travers le jeune Lucas, et ses pérégrinations post-adolescente, de l’absence (il ne se rend pas aux obsèques de son père) à la révolte, de l’affranchissement des règles et d’une vie qui se libère, à une profonde solitude destructrice de futur, puis un premier amour hyper-sensible qui brise, mais se reconstruit dans un final absolument déchirant où chaque puzzle familial trouve enfin la voix de la rédemption par le pardon et la confiance. Une merveille sensitive, bijou de tendresse violente, équilibre étroit et gracieux entre la naïveté et la maturité (« je suis plus vieux que toi » dit Lucas 17 ans à son amour impossible de 29), Honoré transgresse l’image plombante du deuil en un parcours initiatique qui bâtit l’avenir par l’amour de ceux qui restent.